La participation du Président du Conseil, Faure Essozimna Gnassingbé, au 26e sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), au Kirghizstan, s’inscrit dans une séquence importante de la diplomatie togolaise. La présence de Lomé à ce rendez-vous, qui réunit plusieurs États majeurs de l’espace eurasiatique, témoigne de la volonté du Togo d’élargir ses espaces de dialogue et de coopération dans un environnement international en profonde recomposition.
Au-delà de la portée protocolaire de cette participation, la présence de Faure Gnassingbé à Bichkek illustre une orientation diplomatique plus large : celle d’un Togo qui entend diversifier ses partenariats, multiplier ses points de contact et préserver sa capacité d’action auprès de différents pôles de puissance. Cette démarche prend tout son sens dans un monde où les équilibres géopolitiques évoluent rapidement et où les logiques d’alliance deviennent plus complexes. Le vocabulaire diplomatique lui-même évolue avec cette transformation du système international. Le « non-alignement », qui renvoyait à une époque structurée par la confrontation entre deux blocs, ne suffit plus à décrire les choix d’un nombre croissant d’États. Le Togo semble aujourd’hui privilégier une autre approche : celle de la multi-connexion.
Le principe est de maintenir des relations avec plusieurs pôles de puissance sans considérer qu’une relation avec l’un exclut nécessairement une relation avec l’autre. La France, l’Allemagne, la Belgique, le Royaume-Uni et la Suisse comptent parmi les partenaires européens du Togo, tandis que Lomé développe également ses relations avec la Russie, la Chine, l’Inde, les pays du Golfe et, désormais, les pays d’Asie centrale. Cette diversification répond à une exigence de souveraineté. Plus un État dispose de partenaires, plus il dispose d’options ; et plus il dispose d’options, plus il peut préserver sa capacité de décision et défendre ses intérêts dans un environnement international complexe. Il ne s’agit pas pour autant d’adopter une posture de neutralité à l’égard des enjeux internationaux. Le Togo ne se veut pas neutre face au terrorisme, aux crises régionales ou aux menaces contre la stabilité. Il entend plutôt conserver la liberté de déterminer, selon les dossiers et les circonstances, avec quels partenaires et selon quelles modalités il peut agir efficacement.
C’est cette distinction qui donne son sens à la multi-connexion. Elle ne signifie pas absence de doctrine, mais volonté de préserver une liberté de choix dans un monde devenu multipolaire. La participation de Faure Gnassingbé au sommet de l’OCS s’inscrit précisément dans cette logique : l’ouverture vers l’Asie centrale ne vient pas remplacer les partenariats existants ; elle élargit le champ des possibilités diplomatiques du Togo. Dans un monde où les puissances elles-mêmes entretiennent des relations d’interdépendance, la souveraineté peut ainsi se concevoir non comme une mise à distance des autres, mais comme la capacité à entretenir plusieurs relations, à défendre ses intérêts auprès de différents partenaires et à conserver, en toutes circonstances, sa liberté d’action.
Le Togo, une puissance de connexion
Les formes traditionnelles de la puissance privilégient généralement la masse économique, militaire ou démographique. Mais l’évolution du système international fait apparaître d’autres formes d’influence, liées aux réseaux, aux infrastructures et à la capacité d’intermédiation. C’est dans cet espace que le Togo cherche à inscrire son avantage comparatif.
La position du pays, à la jonction du Golfe de Guinée et de l’espace sahélien, lui confère une vocation naturelle de plateforme. Le port de Lomé, les corridors régionaux et les infrastructures de transport participent à cette fonction de connexion entre le littoral et les pays de l’hinterland. Cette réalité économique peut progressivement devenir une réalité diplomatique. Un pays qui relie des territoires peut également relier des intérêts. Un espace qui facilite la circulation des marchandises peut devenir un espace où circulent les capitaux, les entreprises, les idées et les initiatives politiques. La stratégie togolaise consiste précisément à articuler ces différentes dimensions. La connexion devient alors une forme de puissance indirecte. Elle ne repose pas sur la capacité à imposer une décision, mais sur la capacité à devenir utile à plusieurs acteurs simultanément. Cette logique explique également l’intérêt de l’ouverture vers l’Asie centrale. En participant au sommet de l’OCS, Lomé ne cherche pas seulement à établir une relation supplémentaire. Il élargit le réseau dans lequel le pays peut inscrire ses intérêts et ses initiatives.
La véritable valeur d’un pays-passerelle réside en définitive dans la densité des relations qu’il est capable de créer et de maintenir. Pour le Togo, la connexion devient ainsi à la fois un objectif économique, un instrument diplomatique et un élément de souveraineté.
4. Bichkek et la nouvelle géographie diplomatique togolaise
Pendant longtemps, les relations extérieures d’un pays ouest-africain pouvaient être principalement analysées à travers trois espaces : l’Afrique, l’Europe et l’Amérique du Nord. La transformation du système international impose désormais une lecture plus large. La montée en puissance de la Chine, le retour de la Russie sur plusieurs théâtres, l’affirmation de l’Inde, le poids croissant des monarchies du Golfe et l’importance stratégique de l’Asie centrale contribuent à modifier cette géographie.
Le Togo cherche à prendre acte de cette transformation. La participation à Bichkek représente, dans cette perspective, une ouverture vers un espace encore relativement peu investi par les diplomaties ouest-africaines. Elle permet à Lomé de développer une connaissance directe de nouveaux interlocuteurs et de nouvelles dynamiques. Cette démarche s’inscrit dans une conception pragmatique de la politique étrangère. L’objectif n’est pas de multiplier les partenaires pour le seul prestige diplomatique, mais d’identifier les espaces dans lesquels peuvent émerger des intérêts communs.
L’Asie centrale possède notamment une importance croissante dans les questions de connectivité, de commerce, d’énergie et de sécurité. Elle se trouve également au croisement de plusieurs grandes dynamiques eurasiatiques.
Pour le Togo, cette ouverture peut donc être lue comme une anticipation des évolutions de la géopolitique mondiale. Lomé élargit sa carte diplomatique au moment même où le centre de gravité des relations internationales devient plus diffus. Bichkek ne constitue donc pas une destination périphérique. Il représente, pour la diplomatie togolaise, une porte supplémentaire vers un système international dont les équilibres sont en train de se redessiner.
Le Togo dans la cour des grandes puissances asiatiques : la stabilité togolaise comme capital diplomatique
Dans les régions confrontées à l’instabilité, la stabilité cesse d’être une donnée ordinaire. Elle devient une ressource. Le Togo évolue dans un environnement ouest-africain profondément marqué par les crises politiques et sécuritaires qui affectent le Sahel. La progression de la menace terroriste vers les pays côtiers a modifié les priorités stratégiques du Golfe de Guinée.
Dans ce contexte, préserver la stabilité nationale constitue une condition essentielle du développement, mais également un élément de la politique étrangère. Un État stable peut accueillir des investissements, sécuriser des corridors, organiser des rencontres et maintenir des institutions fonctionnelles. Il peut également offrir un environnement plus propice à la médiation et au dialogue.
Le Togo cherche à inscrire cette stabilité dans une responsabilité régionale plus large. La sécurité du territoire national ne peut en effet être dissociée de celle de son environnement. La lutte contre le terrorisme, la coopération sécuritaire et la prévention de l’extension des violences sahéliennes vers les pays côtiers participent de cette approche. La stabilité acquiert ainsi une dimension diplomatique : elle permet au pays de rester disponible pour le dialogue lorsque d’autres espaces sont fragilisés.
Cette fonction est particulièrement importante pour une diplomatie qui revendique le rôle de passerelle. Il faut pouvoir garantir la continuité des échanges pour que les connexions produisent des résultats. La stabilité n’est donc pas seulement un état à préserver. Elle peut devenir un capital politique lorsqu’elle permet à un pays de contribuer à la stabilité de son environnement.
Diplomatie togolaise ! de la médiation à l’influence
La médiation est souvent considérée comme une fonction discrète de la diplomatie. Elle devient pourtant particulièrement précieuse lorsque les canaux officiels se ferment et que les positions des protagonistes se durcissent.
Le Togo cherche depuis plusieurs années à valoriser cette capacité de dialogue. Dans un espace ouest-africain traversé par des tensions politiques et institutionnelles, maintenir des contacts avec des acteurs différents peut permettre de créer les conditions d’une reprise du dialogue. La médiation ne consiste pas nécessairement à imposer une solution. Elle consiste d’abord à rendre possible une solution.
Cette approche correspond à la position particulière de Lomé, qui entretient des relations avec des partenaires appartenant à des ensembles géopolitiques différents. Cette diversité peut constituer un avantage lorsqu’il s’agit de parler à des interlocuteurs qui ne disposent plus de canaux directs. Mais la médiation ne peut devenir un véritable instrument d’influence qu’à la condition de produire des résultats.
C’est ici que la diplomatie togolaise cherche à franchir une nouvelle étape. Après avoir développé une capacité à faciliter le dialogue, elle entend progressivement renforcer sa capacité à formuler des propositions.
L’Agenda de Lomé, les réflexions sur la souveraineté africaine et la réforme du multilatéralisme participent de cette évolution. Le passage de la médiation à la proposition constitue donc un changement de nature : il ne s’agit plus seulement d’aider les autres à trouver une issue, mais de contribuer à définir les conditions d’un nouvel équilibre.
7Le Togo à l’intersection des mondes
La position du Togo peut être décrite par une notion simple : l’intersection. Géographiquement, le pays se situe entre le Golfe de Guinée et le Sahel. Économiquement, il constitue un point de passage entre les espaces côtiers et les marchés de l’hinterland. Diplomatiquement, il cherche à entretenir des relations avec des pôles qui ne partagent pas toujours les mêmes intérêts.
Cette position pourrait être considérée comme une contrainte. Elle peut aussi devenir un avantage.
Dans un système international dominé par les réseaux, être situé à l’intersection de plusieurs réseaux permet de multiplier les possibilités de coopération. Le Togo ne prétend pas arbitrer les rivalités entre grandes puissances. Il cherche plutôt à ne pas être exclu de leurs différents espaces de dialogue. C’est dans cette logique qu’il faut comprendre l’ouverture vers l’Asie centrale. La relation avec cet espace vient compléter une architecture diplomatique déjà diversifiée. Elle permet au Togo de renforcer sa présence dans une région où se croisent plusieurs grandes puissances et plusieurs routes stratégiques.
La logique de l’intersection est donc celle d’une diplomatie qui refuse de réduire son horizon à une seule direction.
Elle correspond à une conception de la souveraineté fondée sur la capacité à circuler entre plusieurs espaces tout en conservant une cohérence propre.
Togo : Une diplomatie africaine qui revendique sa liberté de choix
La diversification des partenariats du Togo doit également être replacée dans un mouvement plus large qui traverse le continent africain. Face à la rivalité croissante entre grandes puissances, de nombreux États africains cherchent à préserver leur capacité de décision et à éviter que leurs relations extérieures soient définies exclusivement par les intérêts de partenaires extérieurs.
Lomé s’inscrit dans cette recherche d’autonomie. La coopération avec les partenaires occidentaux n’exclut pas le développement de relations avec la Chine, la Russie, l’Inde ou les pays du Golfe. Cette coexistence traduit une volonté de construire les partenariats à partir des intérêts du pays plutôt qu’à partir d’une appartenance géopolitique prédéterminée.
Cette approche revêt une importance particulière pour l’Afrique, qui dispose d’intérêts propres dans les domaines de la sécurité, du développement, de l’accès aux financements, de la transformation économique et de la réforme du système multilatéral.
La liberté de choix constitue dès lors un élément essentiel de la souveraineté. La présence du Togo à Bichkek illustre cette volonté. En participant à une rencontre réunissant plusieurs puissances majeures de l’espace eurasiatique, Lomé élargit son champ de dialogue sans renoncer à ses autres partenariats.
La question n’est donc pas de choisir entre plusieurs puissances, mais de construire des relations suffisamment diversifiées pour pouvoir défendre ses propres priorités. Cette logique donne à la diplomatie togolaise une dimension qui dépasse le seul intérêt national : elle rejoint le débat plus large sur la capacité des États africains à définir eux-mêmes leurs partenariats.
9. Connecter, protéger, dialoguer, réparer, proposer
Une politique étrangère se juge aussi à la cohérence de ses instruments. Dans le cas du Togo, cinq fonctions permettent de comprendre la logique qui relie ses différentes initiatives : connecter, protéger, dialoguer, réparer, proposer.
Connecter renvoie à la position géographique du pays, à ses infrastructures et à sa vocation de plateforme régionale. Cette fonction économique possède également une dimension diplomatique, puisqu’elle facilite les échanges entre plusieurs espaces.
Protéger renvoie à la stabilité. Dans un environnement régional exposé au terrorisme et aux crises, la préservation de la sécurité devient une condition de la continuité des échanges et du dialogue.
Dialoguer constitue le troisième niveau. Il s’agit de maintenir des relations diversifiées avec plusieurs centres de puissance afin de préserver la marge de manœuvre diplomatique.
Réparer correspond à la médiation. Lorsque les relations se détériorent, la capacité à rétablir les contacts devient une ressource stratégique.
Proposer constitue enfin le niveau supérieur de cette architecture. Il s’agit de contribuer aux débats sur l’avenir du multilatéralisme, sur la souveraineté africaine et sur les réponses collectives aux transformations du monde.
Ces cinq fonctions sont interdépendantes.La connexion crée les passerelles. La protection permet de les préserver. Le dialogue les maintient ouvertes. La médiation les rétablit lorsqu’elles sont rompues. La proposition permet ensuite de transformer ce capital relationnel en capacité d’initiative.
C’est cette articulation qui donne sa cohérence à la diplomatie togolaise.
À Bichkek, une ambition de souveraineté
La participation du Togo au sommet de l’OCS peut enfin être interprétée à travers une question fondamentale : comment un État de taille modeste peut-il préserver et renforcer sa souveraineté dans un système international dominé par des puissances beaucoup plus importantes ? La réponse de Lomé semble reposer sur la diversification. Diversifier les partenariats, c’est réduire les dépendances. Diversifier les espaces de dialogue, c’est multiplier les possibilités d’action. Diversifier les interlocuteurs, c’est accroître les marges de négociation.
Cette approche ne signifie pas que toutes les relations se valent ou que tous les intérêts convergent. Elle signifie que la politique étrangère doit conserver suffisamment de souplesse pour permettre au pays de déterminer ses priorités en fonction des circonstances.
Bichkek constitue, à ce titre, une étape importante. L’ouverture vers l’Asie centrale complète un réseau de relations déjà étendu et donne au Togo accès à de nouveaux espaces de coopération et de dialogue.
Mais la diversification ne constitue qu’un moyen. Son efficacité dépendra de la capacité à la transformer en résultats concrets : investissements, coopération, sécurité, influence diplomatique, médiations et initiatives internationales.
Le véritable enjeu pour Lomé est donc de passer d’une diplomatie de présence à une diplomatie d’influence. Il ne s’agit pas de prétendre au statut de grande puissance. Il s’agit de construire une capacité d’action supérieure à ce que pourraient laisser penser les seuls indicateurs de taille. Dans cette perspective, la souveraineté togolaise ne repose pas sur l’isolement, mais sur la liberté de mouvement. Elle suppose de pouvoir dialoguer avec plusieurs mondes, de défendre ses intérêts dans chacun d’eux et, lorsque les circonstances le permettent, de contribuer à rapprocher ces mondes.
La présence à Bichkek prend alors une signification particulière : elle témoigne d’une diplomatie qui cherche moins à choisir son camp qu’à élargir son espace d’action.